Victor Vasarely (Pécs, Hongrie 9 avril 1906 – Paris 15 mars 1997) fait-il partie des artistes qui font « la mode », des « bourreaux de la rétine » ou de ces « maîtres du trompe l’œil abstrait » ?

Ces questions qui se posaient il y a plus de 60 ans sont toujours d’actualité.

Indissociablement lié à l’art optico-cinétique, mouvement auquel le MoMA

de New York lui consacra en 1965 une grande exposition, lui assurant une reconnaissance et une diffusion internationales, Vasarely est considéré comme « le père de l’Op art ».

Cette notion, dont il utilise pour la première fois le terme en 1964 mais qui apparait déjà dans son œuvre dès les années 30 avec la série des « Zèbres », consiste à utiliser des éléments simples de la géométrie et de la physique des apparences pour provoquer des phénomènes optiques dynamiques jouant sur la perception visuelle (sensation de mouvement, ambiguïté spatiale, instabilité des couleurs) qui sollicitent la participation active du spectateur.

Il exprime une volonté de briser les barrières entre l’art et la technologie et tente également d’établir des ponts entre plusieurs secteurs de la science comme l’optique et la cybernétique. Il englobe les nouvelles fonctions de la plasticité dont l’esthétique industrielle.

Vasarely est, depuis les années 50, particulièrement conscient d’un phénomène qu’il appelle « la crise du tableau de chevalet ».

Sa réflexion, si proche des thèses du Bauhaus, est fondée sur l’idée que le tableau de chevalet, si hardi soit-il dans sa conception, ne peut que rester confiné dans le milieu étroit des galeries et des collectionneurs, nuisant ainsi à sa large diffusion et privant la plupart de nos contemporains de la possibilité de vivre dans un cadre à la fois nouveau et beau :

« L’œuvre devenue objet, ainsi détachée d’un complexe plastique, exposée, possédée, choyée pour elle même, se singularise et se fige sous l’espèce de cette fonction unique, fonction poétique, ne servant plus qu’une élite raffinée » (in catalogue de l’exposition Vasarely au Musée des Arts Décoratifs, Paris, 1963).

C’est dans cette perspective que le plasticien, il répugne le terme d’artiste, a porté toute son attention vers la production de prototypes qu’il utilise, agrandis et / ou multipliés comme points de départ de nouvelles créations :

« L’original qui est à l’œuvre ce que le grain est au pain, n’est en réalité qu’une chose en puissance. Terme d’an-tan, il est début à présent d’une re-création en vue d’une nouvelle fonction » (in catalogue de l’exposition Le Mouvement à la Galerie Denise René, Paris, 1955).

Ces idées que, bien entendu, Vasarely ne prétend pas être le premier ni le seul à exprimer, prennent leur source dans la diversité des matériaux et des techniques utilisés dans les créations de Matisse, Léger et Picasso, artistes pratiquant la sculpture, la céramique et la tapisserie.

Après ces fondateurs, les ready-made, les inventions surréalistes, les sculpto-peintres de l’entre-deux-guerres ont encore contribué à élargir la brèche.

à leur suite, Vasarely pousse sa réflexion beaucoup plus loin en présentant ses idées avec habilité, conviction et enthousiasme :

« Sentir et faire était l’ancienne démarche de l’art, elle est désormais devenue concevoir et faire faire ».

Son esthétique se double d’une éthique : la beauté jusqu’ici achetée par quelques uns sous forme d’œuvres d’art peut désormais être mise à la portée de tous grâce aux « multiples » et à la « Cité polychrome du bonheur » qui deviennent trésor commun.

Il a tout osé, tout essayé pour affermir son art unique : tapisserie, savonnerie, aluminium anodisé, peinture sur bois, toile, plastique, carton, acier, sculpture, verre, mosaïque, faïence, lave émaillée, véritables entrelacs de formes pures et de couleurs qui vibrent.

Vasarely rêve d’intégrer la beauté plastique à l’architecture.

Il s’est penché sur les effets souvent décevants de l’intervention de l’artiste sur le milieu architecturé.

Il en a dégagé une doctrine et une pratique aboutissant à un enrichissement homogène du milieu dans le sens souhaité par le maître d’œuvre responsable, en l’occurrence l’architecte.

La Fondation Vasarely, reconnue d’utilité publique en 1971 est le véritable aboutissement de toute sa recherche plastique. Cette institution de droit privé, autofinancée, a été créée par Victor Vasarely, assisté de son épouse Claire.

Alors que l’œuvre peinte trouve son aboutissement dans le Musée didactique de Gordes (1970-1996), comme dans les musées Vasarely hongrois de Pécs (1976) et de Budapest (1987), c’est avec la construction en 1976 du Centre architectonique d’Aix-en-Provence que Vasarely matérialise sa recherche plastique relative à l’œuvre architecturée et à l’intégration de l’art dans la cité.

Les dispositions adoptées sont la signature d’une vie. Sept salles hexagonales sur seize forment un ensemble de libre circulation composé de quarante-deux murs recevant chacun une œuvre monumentale qualifiée « d’intégration architecturale ».

Le résultat clame que « Art et Architecture ne font qu’un ».

Avec sa fondation, Vasarely cherche à prouver qu’il est possible de réaliser un habitat plus humain, plus coloré et plus agréable à vivre, en compensant l’éloignement de la nature par des équivalences plastiques ; car pour lui, il y a des barrières que l’on ne renverse pas :

« L’entêtement de certaines gens, qui consiste à n’apprécier que les œuvres exécutées à la main, est contraire à toute raison. Certes, les écrits de Descartes, les partitions de Bach, sont d’abord des manuscrits ; mais ces œuvres n’ont pu pénétrer des milliers de consciences que grâce à leur diffusion par les livres qui en ont été imprimés ou les disques fabriqués. Eisenstein, Fellini, sont les créateurs mais non les exécutants de leurs films. Si Le Corbusier et Niemeyer n’ont jamais posé eux-mêmes une seule pierre, les constructions conçues par eux portent leur nom. Les Maîtres de la Renaissance ont signé des fresques exécutées en grande partie par l’équipe de leurs élèves. »

Pensée comme un lieu ouvert et tournée vers l’avenir, la Fondation Vasarely tout en offrant un véritable laboratoire d’idées pour les générations futures : plasticiens, scientifiques, industriels, chercheurs, architectes, urbanistes et étudiants, pérennise le nom et l’œuvre de son fondateur.

Le 25 novembre 2013, le Centre architectonique d’Aix-en-Provence de la Fondation Vasarely a été élevé au titre de « Monument Historique » par la Conservation régionale des Monuments Historiques. Déjà inscrit à l’inventaire supplémentaire des Monuments Historiques en 2003, intégré au Plan Musées en Régions 2011-2013, cette distinction exceptionnelle intervient 40 ans seulement après la pose de sa première pierre, le 16 décembre 1973.

L’institution est devenue Musée de France le 10 décembre 2020.

« Donner à voir » et « faire descendre l’art dans la rue » sont les postulats fondateurs de l’œuvre de Vasarely qui se veut moderniste et visionnaire en ce qu’elle préfigure les fondements de la recherche plastique contemporaine.

 

Pierre Vasarely